Le Conteur la guette. Là, caché, depuis des jours, dans un buisson de buis sauvages. Depuis des nuits, à trembler un peu. Depuis des semaines à se trouver idiot. Miracle, enfin, elle passe, elle glisse dans l’air, belle et sage, dans une danse de voiles transparents : Arie, la Dame Blanche.
Il la guette devant son château nu. La "Bâme de Milandre", qu’on dit au village. Une gargamellesque caverne où s'engouffrent chaque nuit tous les rêves des jeunes hommes de la région. Son cœur bat trop vite. Il la suit. Il s’aventure. Il franchit la frontière, pénètre dans le mystère. L’entrée ressemble à une grande halle haute de deux à trois mètres, large de huit à dix, et d’une profondeur d’une vingtaine de mètres. La voûte régulière s’abaisse à mesure qu’il avance, elle semble se confondre dans les profondeurs avec la surface d’un vaste bassin d’eau. L’endroit, il le devine, n’est praticable qu’en temps de sécheresse. Le Conteur note mentalement tous ces détails en prévision d’une prochaine histoire.
Il a chaud. Il a froid. Son ombre frisonne en glissant sur les parois rocheuses. Il arrive en sueurs au bord d’une pièce d’eau elliptique assez profonde. Le silence glougloute. Un air, une chanson, ricoche sur les stalagmites et les stalactites. Arie la Blanche est toute proche. Dans une petite salle, son boudoir, elle frotte entre ses mains des herbes rafraîchissantes. Sa peau se parfume de menthe, de sauge et d’oseille des champs. Les brûlants jours d’été, jamais elle n’oublie, son bain de midi. Ses yeux le brûlent.
Plus nue qu'une amante la nuit de la Saint-Jean, elle se baigne dans ses eaux de jouvence, au cœur de sa grande grotte de Milandre en terre helvétique. Belle, plus belles que toutes les femmes humaines. Le Conteur en reste sans voix.
Ce jour aurait pu être le plus beau jour de sa vie, mais voilà que son pied glisse un peu et fait rouler de petits graviers. Maudits cailloux ! La fée nue se retourne et ses yeux sont comme deux escarboucles en feu.
Au village de Boncourt, on dit qu’on a jamais revu le conteur...
Un jour, bien plus tard, une petite fille se promenait du côté de Milandre et elle trouva une drôle de petite grenouille endormie sur une pierre. C’était une belle grenouille, vert pomme, alors la fillette la glissa délicatement dans sa poche et elle continua son chemin.
Au bout d’un moment, il lui sembla entendre une petite voix, elle regarda autour d’elle mais ne vit personne. Elle prêta l’oreille avec plus d’attention et comprit que le murmure venait de sa poche. Oui ! C’était la grenouille qui lui parlait.
_ Mais tu parles ! ?, s’exclama, épatée, la fillette.
_ Hum, oui. Je ne suis pas une vraie grenouille, je suis un Conteur mais c’est la fée Arie qui m’a transformé ainsi car dans mes histoires je raconterai qu’elle avait des pieds d’oie et des dents de fer ! Si tu me donnes un baiser, je redeviendrai Conteur !
La petite fille haussa les épaules et remis la grenouille dans sa poche. Bien heureuse de son trésor.
Une demie heure après, la grenouille recommençait à parler.
_ Écoutes, en vérité la fée de Milandre m’a changé en grenouille car aussi je l’avais observé pendant son bain. Mais si tu me donnes juste un petit baiser de rien du tout, je redeviendrai Conteur et je te raconterai toutes mes histoires de jeunes filles et de princes Charmant.
A nouveau, la gamine haussa les épaules et remit la grenouille dans sa poche.
Elle arrivait en vue de sa maison quand la grenouille se mit à parler à nouveau, un peu plus fort, cette fois.
_ Enfin quoi petite fille, tu n’aimes pas les contes et les histoires !?
_ Oh, si, bien sûr, ma grand-mère m’en raconte tous les soirs.
_ Moi, je t’en dirai des plus belles encore, je suis un très bon Conteur. S’il-te-plaît donnes-moi un baiser.
_ Oullala, non ! Des conteurs, il y en a des tas et des tas mais une grenouille qui parle ! Vache de vache ! C’est autrement plus amusant…
Et la petite fille remit la grenouille dans sa poche !